Certains des objets qui m’attirent le plus sont aussi les plus ordinaires. Une tasse. Une assiette. Un bol. Une cruche. Une petite coupelle. Un porte-encens. Un objet pour les crayons sur un bureau. Quelque chose fait pour verser, contenir, recueillir, servir ou tenir.

Ces objets ont rarement besoin d’explication. Nous les comprenons presque immédiatement, parce que leurs fonctions sont déjà inscrites dans la vie quotidienne. Nous avons tenu des tasses des milliers de fois. Nous savons d’instinct comment un bol doit se poser sur une table et où nos doigts veulent rencontrer une assiette. C’est peut-être précisément parce qu’ils sont si familiers qu’on oublie facilement de les regarder comme des objets de design.

Mais l’utilité n’est pas le contraire de la création. Dans bien des cas, c’est là que commencent les questions de projet les plus intéressantes.

La fonction nous donne une résistance

Partir d’une fonction introduit des contraintes. Une tasse doit contenir du liquide. Son bord finira par rencontrer la bouche. Son poids doit avoir du sens dans la main. Sa base doit lui permettre de reposer sûrement sur une surface. Une assiette a besoin d’une surface suffisante pour recevoir la nourriture, mais son bord détermine avec quelle aisance on peut l’atteindre. Une cruche demande du volume, de la stabilité et un moyen de maîtriser le passage entre le dedans et le dehors. Un porte-encens répond à des exigences entièrement différentes : il doit soutenir quelque chose d’extrêmement mince, recueillir ce qui en tombe et rester stable tout en n’en faisant presque rien visuellement.

Ces contraintes ne limitent pas le projet. Elles lui donnent de la résistance. Elles offrent quelque chose à quoi répondre. Je rencontre la même situation en architecture du paysage. Un site possède déjà une topographie, un drainage, des circulations, une végétation, des accès, un climat et d’innombrables exigences pratiques. Le projet ne devient pas intéressant en les ignorant. Il le devient par la manière dont tout cela se résout ensemble. La fonction peut être génératrice.

Une cruche, une tasse, de petites coupelles et un bol d’olives sur une table, l’ombre des feuilles sur la nappe
L’usage achève l’objet. Des olives, une tasse, une cruche : la composition n’est jamais entièrement celle du designer.

La beauté d’un détail utile

Il existe sur les objets du quotidien des détails qui n’existent presque que parce que quelque chose doit se produire. Une lèvre aide à verser. Un creux retient le liquide. Un pied soulève une assiette de la table. Une anse crée une distance entre la main et une surface chaude. Une dépression accueille quelque chose de petit. Un bord relevé empêche quelque chose de quitter l’objet.

Ces détails peuvent devenir les parties les plus belles d’une pièce. Non parce qu’un décor leur a été appliqué, mais parce que leur géométrie a été soigneusement résolue. C’est une beauté que je trouve particulièrement convaincante. Elle n’a pas besoin de s’annoncer. On la découvre souvent par l’usage. On saisit un objet et l’on s’aperçoit que le poids est juste. Le pouce trouve naturellement un léger changement de profil. Le liquide quitte un vase proprement. Un bol paraît stable malgré son apparente délicatesse. L’objet s’explique par le corps.

Concevoir pour la main

La céramique rend la relation entre le projet et le toucher exceptionnellement directe. L’architecture et l’architecture du paysage s’éprouvent avec le corps entier, mais les objets en céramique viennent bien plus près. Nous les tenons. Les tournons. Les soulevons. Les lavons. Les passons à quelqu’un d’autre. Les portons vers la bouche.

La main remarque ce que l’œil ignore aisément. L’épaisseur. La température. La texture. L’équilibre. Une transition trop vive. Une courbe confortable. Le poids concentré dans une base. La légère irrégularité d’un bord façonné à la main. Un objet peut donc être beau en photographie et échouer une fois tenu. Pour moi, cette distinction compte. L’image n’est pas l’épreuve finale. L’usage l’est.

Les rituels du quotidien méritent d’être conçus

J’aime aussi accorder une attention sérieuse à des gestes très ordinaires. Boire un café le matin n’exige pas un objet spécialement conçu. Servir des olives, ranger des crayons ou faire brûler de l’encens non plus. D’innombrables choses parfaitement adéquates peuvent remplir ces tâches. Mais nous répétons ces gestes sans cesse. Cette répétition donne aux objets qui les entourent une présence inhabituelle dans nos vies.

Une tasse peut être maniée chaque matin pendant des années. Un bol peut apparaître des centaines de fois sur une table. Une petite assiette finit par s’associer à un mets, un lieu ou une personne. Les objets accumulent de la familiarité par l’usage. C’est très différent d’un objet conçu d’abord pour être regardé. Sa valeur se développe par le contact.

La fonction n’exige pas la neutralité

On attend parfois des objets utiles qu’ils disparaissent derrière leur fonction. Si une chose fonctionne bien, elle devrait peut-être rester visuellement neutre. Je n’en suis pas convaincue. Un objet peut accomplir parfaitement sa tâche et posséder malgré tout un caractère. Un bec verseur peut être exagéré. Un pied peut devenir démesurément visible. Une anse peut fonder l’identité entière d’un vase. Un creux fonctionnel peut devenir un geste. Un bol peut être étonnamment profond, une assiette inhabituellement épaisse.

Cela rejoint une réflexion qui m’occupe depuis que j’ai regardé les céramiques antiques à Rhodes. Les objets historiques du quotidien étaient souvent loin d’être neutres. La fonction cohabitait avec le décor, l’humour, la représentation et des partis formels affirmés. Les artisans ne choisissaient pas nécessairement entre l’utilité et l’expression. Ils laissaient les deux exister. Cela me paraît important pour la direction que je veux donner à Me Meraki.

Quand l’usage change l’objet

Il y a un autre aspect de la céramique utilitaire que je trouve beau : l’usage ne se contente pas d’advenir autour de l’objet. Il peut changer notre perception. Mettez des citrons dans un bol et ses proportions se lisent soudain autrement. Placez des crayons dans un vase élancé et l’ouverture devient partie d’une composition. Allumez un bâton d’encens et une assiette presque vide acquiert une ligne verticale, une ombre et, à la fin, une petite accumulation de cendre. La nourriture introduit de la couleur. L’eau crée un reflet. Les fleurs prolongent la silhouette d’un vase bien au-delà de la céramique elle-même.

L’objet reste incomplet tant que rien ne lui arrive. Cela me plaît. Cela signifie que le designer ne maîtrise pas entièrement la composition finale. Celui qui l’utilise y participe.

L’objet après la photographie

C’est peut-être particulièrement vrai aujourd’hui, où l’on rencontre si souvent les objets d’abord comme des images. Une pièce en céramique peut être magnifiquement photographiée, placée devant le bon mur, dotée d’une lumière parfaite et transformée en objet presque sculptural. J’aime aussi faire ces images. Elles aident à transmettre une atmosphère et permettent de regarder attentivement la forme.

Mais la vie d’un objet commence après la photographie. Il gagne une cuisine. Un bureau. Le bord d’un lit. Une salle de bains. Une table entourée d’autres choses. Il est touché. Rempli. Vidé. Lavé. Déplacé. Peut-être ébréché. Peut-être réparé. Il finit par appartenir à l’environnement de quelqu’un d’autre. Un objet utile doit survivre à ce passage de la composition à la vie.

La beauté par l’usage

C’est peut-être pour cela que je ne vois pas de frontière nette entre céramique utilitaire et céramique sculpturale. La distinction peut servir, mais elle ne décrit pas tout ce qu’un objet peut être. Une assiette peut avoir une présence sculpturale. Un vase peut être beau vide et transformé une fois rempli. Un petit objet fonctionnel peut contenir une quantité extraordinaire de pensée. Et une pièce visuellement expérimentale peut très bien fonctionner.

La question qui m’intéresse davantage est de savoir si la forme, le matériau et l’usage se renforcent mutuellement. Lorsque c’est le cas, la fonction n’a pas besoin d’être cachée. Elle devient partie du caractère de l’objet.

Des objets qui méritent leur place

À mesure que Me Meraki se développe, je veux faire davantage d’objets qui entrent dans la vie quotidienne plutôt que de simplement l’occuper. Cela suppose de poser des questions pratiques en même temps que des questions esthétiques. Quel effet cela fait-il dans la main ? Que se passe-t-il une fois plein ? L’ouverture est-elle juste ? L’objet est-il stable ? Est-il agréable à utiliser de façon répétée ? Devient-il plus intéressant lorsqu’on place quelque chose à l’intérieur ?

Mais je veux aussi résister à l’idée que résoudre ces questions devrait produire des objets anonymes. Il doit y avoir encore de l’expérimentation, de la proportion, du caractère matériel et, parfois, de l’humour. C’est peut-être là le défi. Faire une chose assez utile pour mériter sa place dans la vie quotidienne, et assez pensée pour que nous continuions à la remarquer une fois qu’elle y est.

Car la beauté et l’utilité n’ont jamais vraiment été opposées. Au mieux, ce sont simplement deux façons de décrire un objet qui a été pensé avec soin.

Note de terrain 020

L’objet ne cesse pas d’être conçu lorsque nous commençons à l’utiliser. C’est alors que le projet est mis à l’épreuve.