Nous imposons souvent une attente aux objets antiques. Nous les attendons sérieux. Précieux. Formels. Nous les rencontrons derrière une vitre, soigneusement éclairés et séparés du monde ordinaire auquel ils appartenaient autrefois.

Et puis, de temps à autre, surgit un objet qui déjoue complètement cette attente. Un vase en forme d’animal. Un visage qui émerge d’une tasse. Une anse qui devient le membre d’une créature. Des yeux qui vous regardent depuis quelque chose fait pour verser ou contenir. Un nez exagéré. Un corps étrange. Un objet magnifiquement décoré qui est à la fois fonctionnel, sophistiqué et un peu drôle.

Ce sont quelques-uns des objets qui m’ont le plus marquée après avoir regardé les céramiques grecques antiques à Rhodes. Non parce que je veux les reproduire. Pour la liberté qu’ils représentent.

Un métier sérieux n’exige pas des objets sérieux

Derrière beaucoup de ces pièces se tient un immense savoir technique. Les proportions sont pensées. L’argile est maîtrisée. Le décor suit la géométrie. Les exigences d’usage restent présentes. Et pourtant le céramiste laisse entrer l’humour dans l’objet. Cette combinaison est fascinante.

Nous associons parfois le bon design contemporain à la retenue. Réduire. Simplifier. Retirer. Apaiser. Ces principes comptent aussi dans mon propre travail. Mais regarder la céramique antique rappelle que la sophistication peut également naître de l’abondance, du caractère et de la surprise. Un objet peut être magnifiquement résolu sans être solennel.

Deux tasses d’argile à visage, l’une peinte à l’engobe sombre avec un nez et des yeux, l’autre nue, sur un rebord de pierre
Un visage qui émerge d’une tasse. Fonction, décor et humour dans un seul objet.

Quand un objet devient autre chose

La céramique a une aptitude particulière à passer de l’objet à la représentation. Un vase possède déjà un corps. Nous employons le mot naturellement. Il peut avoir un col. Une épaule. Une panse. Un pied. Une bouche. Ce ne sont pas des comparaisons abstraites. Elles sont inscrites dans la langue avec laquelle nous décrivons les vases.

Il n’est donc peut-être pas surprenant que les artisans aient poussé cette relation plus loin. Une bouche devient une véritable bouche. Une anse devient une oreille. Le corps devient un animal. Le vase se met à nous regarder. Fonction et représentation se recouvrent. L’objet reste utile, mais il devient aussi un personnage.

Le décor peut appartenir à la forme

Le décor était tout aussi frappant. Des lignes qui suivent les bords. Des motifs qui enveloppent les panses. Des images qui répondent à la courbure. Des marques qui se concentrent autour de certaines parties de l’objet. Le décor ne se pose pas nécessairement sur la forme. Au mieux, il y participe.

Une assiette circulaire demande à une image de se comporter autrement que sur une surface rectangulaire plane. Un vase courbe dévoile son décor peu à peu, à mesure que l’objet tourne. Une anse interrompt une composition. Un bord établit une limite. La géométrie de l’objet devient partie du langage graphique. C’est une relation que je veux explorer bien davantage.

Au-delà du minimalisme

Mon instinct de designer est généralement de retirer. Cela vient peut-être de l’architecture. Peut-être de l’architecture du paysage. Peut-être simplement de mon goût pour la clarté. Je demande souvent : cela peut-il être plus simple ? Cet élément doit-il être là ? Le matériau peut-il faire plus avec moins ? Ces questions gardent leur valeur.

Mais il y a une autre question que je veux commencer à poser : que se passe-t-il si je ne retire rien ? Et si un objet avait besoin de cette anse étrange ? De ce bord exagéré ? De cette marque inattendue ? De l’image ? Du visage ? Et si le caractère n’était pas une chose à éliminer ?

La main derrière l’objet

Il y a autre chose qui me retient dans ces pièces antiques. On y devine une personne. Pas seulement une période historique. Pas seulement « la Grèce antique ». Une personne a pris une décision. Quelqu’un a décidé que cet animal aurait cette expression. Quelqu’un a posé cette ligne à cet endroit. Quelqu’un a exagéré ce trait. Quelqu’un a eu une idée peut-être joueuse, inhabituelle ou expérimentale, et l’a confiée à l’argile.

Des milliers d’années plus tard, cette décision reste visible. Cela crée un lien extraordinaire entre l’objet et celui qui l’a fait. L’objet porte la trace d’une imagination singulière.

La culture n’est pas seulement solennelle

Lorsque nous utilisons l’histoire comme référence de projet, nous risquons de n’en extraire que les parties les plus élégantes. Les proportions parfaites. La géométrie raffinée. La palette retenue. Les objets qui s’installent confortablement dans notre idée contemporaine du bon goût.

Mais la culture matérielle est bien plus riche. Elle contient de l’humour. De l’excès. De l’étrangeté. Des expériences. Des erreurs. Des animaux. Des visages. Des récits. Du décor. Des objets du quotidien à côté d’objets de cérémonie. Comprendre une culture, c’est peut-être laisser tout cela rester visible.

L’autorisation d’expérimenter

C’est finalement ce que ces objets me donnent. Non pas un catalogue de motifs. Une autorisation. L’autorisation de faire quelque chose d’étrange. De laisser un objet avoir une personnalité. D’employer le décor lorsqu’il rend l’objet plus fort. D’introduire de la représentation sans devenir illustrative. De laisser l’humour entrer dans une chose soigneusement conçue. De faire un objet qui ne s’explique pas immédiatement.

Cela ne signifie pas renoncer à la simplicité. Cela signifie laisser la simplicité devenir un choix plutôt qu’une règle.

Ce qui pourrait venir ensuite

Je ne sais pas encore exactement comment cela entrera dans les prochaines pièces de Me Meraki. Et je crois que cette incertitude est importante. Cela apparaîtra peut-être sous la forme d’une anse. D’un petit visage. D’un pied inattendu. D’un motif qui répond à la géométrie d’une assiette. D’un vase dont les proportions se mettent à évoquer une créature sans en devenir une. Cela voudra peut-être simplement dire avoir moins peur d’ajouter quelque chose. Il ne s’agit pas de décider à l’avance. Il s’agit d’ouvrir le vocabulaire.

Regarder ces objets m’a fait comprendre que l’histoire peut offrir mieux que des références formelles. Elle peut mettre en cause nos présupposés sur ce à quoi le design contemporain est censé ressembler. Les céramistes antiques n’étaient pas nécessairement retenus par nos catégories contemporaines d’art, d’artisanat, de fonction et de décor. Ils faisaient des choses utiles. Des choses belles. Des choses étranges. Des choses drôles. Parfois tout à la fois.

Cette liberté paraît remarquablement moderne. Et elle me donne envie d’expérimenter. Non en copiant ce qu’ils ont fait. Mais en retrouvant un peu de l’assurance avec laquelle ils l’ont fait.

La leçon la plus intéressante du passé n’est peut-être pas une forme du tout. C’est la liberté d’inventer.

Note de terrain 018

Tout objet n’a pas à être discret. Parfois le caractère fait partie de la fonction.